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Maison ouverte · 13 mai 2026

Une libraire de la rue de Bretagne, en dix objets

Trente-cinq mètres carrés, zéro marque connue, et trois pièces de Mathieu Matégot trouvées chez Emmaüs.

Elle s'appelle Margot, elle a trente-deux ans, elle tient une librairie rue Charlot depuis cinq ans — l'une de ces petites librairies indépendantes du Marais nord qui vivent de fidélité plus que de passage — et elle habite à deux rues de là, dans trente-cinq mètres carrés au cinquième étage sans ascenseur, sous un toit en zinc qui chauffe l'été et craque l'hiver. Sa pièce principale, environ vingt mètres carrés en L sous mansarde, est l'une des plus justes que nous ayons vues cette année. Pas de Liaigre, pas de AMPM, aucun objet de marque connue — et pourtant, on s'y sent immédiatement à la bonne adresse. Voici, en dix objets, ce qui la compose.

1. Une bibliothèque sur trois murs, faite par un menuisier du onzième

Sapin brut, ni teinté ni verni, fixée au mur par de simples consoles invisibles. Six cents euros à l'époque (2021), pour environ douze mètres linéaires d'étagères. Elle dit qu'elle l'a payée trois fois moins cher que ce que Made.com lui aurait facturé pour un meuble qu'elle aurait jeté en deux ans. Le menuisier, qu'elle a trouvé via une annonce du syndic, est revenu deux fois pour ajouter des étagères au fur et à mesure que la bibliothèque grandissait. Aujourd'hui elle déborde — et c'est précisément ce qu'elle voulait.

2. Une table-pliante en métal perforé, signée Mathieu Matégot

Trouvée à Emmaüs Charenton pour quarante-cinq euros, un samedi matin d'automne 2022. Elle pensait que c'était une copie — l'objet était poussiéreux, l'étiquette absente. C'était l'originale, années cinquante, jamais restaurée, juste un peu de rouille sur les pieds. Elle l'utilise comme bureau d'appoint (elle y répond aux mails de la librairie le matin) et comme table à dîner pour deux. Côte actuelle chez Drouot : entre douze cents et deux mille euros selon l'état.

3. Une chaise Matégot Nagasaki, du même Emmaüs, vendue avec la table

Reconnaissable à la trame Rigitulle, ce treillis perforé en tôle pliée que Matégot a breveté en 1952. Quinze euros. Elle dit que la dame de la caisse pensait que c'était un objet de jardin de mauvaise qualité, à brader. Elle n'a pas démenti. Aujourd'hui, une Nagasaki originale en bon état dépasse mille cinq cents euros chez les marchands de design parisiens — et tourne autour de deux mille deux cents lors des ventes Artcurial.

4. Un troisième Matégot — un porte-revues mural

Acheté trois ans plus tard chez un brocanteur du marché Vernaison (Saint-Ouen), qui savait, lui, ce qu'il vendait. Elle l'a payé quatre cent vingt euros, après une demi-heure de discussion. Il a rejoint les deux autres dans le même appartement, par hasard et par cohérence. Trois Matégot dans vingt mètres carrés : c'est devenu, sans qu'elle l'ait planifié, un mini-cabinet d'expert. Elle dit qu'à ce stade, elle hésite à compléter la série pour ne pas tomber dans le pastiche.

5. Un canapé deux places en lin lavé écru

Pas de marque. Une couturière de Belleville, recommandée par une amie décoratrice. Cinq cents euros, housse démontable lavable en machine à trente degrés. Elle dit qu'elle l'a fait faire parce qu'aucun canapé du marché n'était assez fin pour son couloir d'entrée — un mètre quarante de largeur disponible, plafond mansardé. La structure est en pin massif, l'assise en mousse haute densité, le rembourrage en plumes recyclées. Six ans plus tard, la housse a un peu jauni : elle l'aime plus encore.

6. Un tapis berbère au sol, beige sur écru

Rapporté d'un voyage à Marrakech en 2022, mais pas chiné dans un souk — acheté directement à la coopérative Tighmert, près de Guelmim (sud marocain), où elle s'est rendue en bus de nuit après avoir trouvé l'adresse sur Instagram. Tissé main, en laine non teinte, environ deux mètres cinquante sur un mètre quatre-vingts. Elle l'a payé trois cent vingt euros sur place — équivalent en France : entre mille deux cents et deux mille, selon le revendeur. Elle dit que c'est le seul achat de l'appartement qui a pris de la valeur.

7. Une lampe de bureau Anglepoise originale, en aluminium brossé

Achetée à Londres dans une boutique de fournitures de bureau qui fermait en 2019 — celles qui ferment encore, à Bloomsbury, près du British Museum. Elle fonctionnait, le câble était d'origine (tissu tressé noir). Elle l'a rapportée en train, dans un sac à dos qui ne fermait pas. Elle a un peu tordu la base à l'arrivée — elle dit que ça lui va bien, et qu'une lampe Anglepoise qui n'a pas une bosse n'est pas vraiment une Anglepoise. Modèle 1227, conçu en 1934 par George Carwardine pour Herbert Terry & Sons. Cote actuelle d'une 1227 d'époque en bon état : entre quatre cents et sept cents euros.

8. Une céramique de Sète, posée au sol près du canapé

Brun terre, glaçure mate, environ quarante centimètres de hauteur, signée d'un potier qu'elle a découvert sur le marché des Halles de Sète et qui travaille dans son atelier près du mont Saint-Clair. Elle l'utilise comme parapluie-creux — fonction prosaïque pour un objet beau. C'est, dit-elle, une règle qu'elle s'impose : tout objet déco doit pouvoir servir, sinon il finit par devenir un meuble de magazine.

9. Un tirage photographique de Sabine Weiss, encadré simplement

Trouvé à Drouot en 2023, dans une vente où il n'y avait que trois enchérisseurs ce jour-là (un mercredi de juillet, la pire date possible pour une vente). Tirage d'époque, cent vingt par quatre-vingt-dix millimètres, signé au dos, daté 1955. Cent quatre-vingts euros marteau, deux cent quarante avec les frais. Elle l'a fait encadrer chez un encadreur de la rue Beautreillis, sans passe-partout, dans une simple baguette d'acajou. Elle dit qu'elle a longtemps pensé qu'elle ne pourrait jamais s'offrir une vraie photographie d'auteur. Elle s'est trompée — et elle dit qu'aujourd'hui une vente Drouot par mois suffit à se constituer une collection en cinq ans.

10. Une pile de livres, posée à plat sur la mezzanine

Pas une bibliothèque qui déborde — une pile volontaire. Sept livres qu'elle relit. Les choses de Perec en haut, Just Kids de Patti Smith en bas, et entre les deux Les vies minuscules de Pierre Michon, L'Amant de Duras, le journal de Cocteau, Le Trésor des humbles de Maeterlinck, et un Sebald cabossé. C'est, dit-elle, sa pièce signée — celle qu'elle montre quand un visiteur lui demande qui elle est vraiment.

La méthode de Margot, en trois principes

En la suivant pendant deux samedis dans ses tournées de chineuse, on a identifié trois règles qu'elle s'est faite à elle-même. Première règle : ne jamais acheter ce qu'on cherche. C'est en cherchant un vase qu'on rate la chaise. Elle entre dans une brocante sans liste. Deuxième règle : connaître un seul designer en profondeur, pas dix en surface. Elle peut identifier un Matégot à dix mètres sous la poussière, et c'est ça qui lui donne l'avantage sur les chineurs du dimanche. Troisième règle : acheter cash, partir avec l'objet. Pas de virement, pas de réservation, pas de "je reviens demain" — qui revient demain rentre les mains vides.

Ce que cet appartement nous a appris

On peut composer un intérieur de caractère sans vivre à Saint-Germain et sans acheter chez Liaigre. Margot a deux choses que l'argent ne donne pas : un œil, et de la patience. Trois Matégot en cinq ans, c'est trois Emmaüs par mois, des heures de scroll Le Bon Coin, et une connaissance précise d'un seul designer.

La leçon est moins romantique qu'il n'y paraît : un intérieur juste, ce n'est pas un budget, c'est un sujet. Margot a choisi le sien — Matégot, lin brut, céramique de potier, photographie humaniste — et tout son appartement raconte la même histoire. Ce qui en sort, c'est moins une déco qu'un portrait.

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