← Magazine
Atelier · 12 mai 2026

Atelier Astier de Villatte, rue Saint-Honoré

Comment trois mille pièces de céramique sortent chaque mois d'un atelier de la Bastille — et pourquoi elles vieillissent en blanc.

Astier de Villatte, c'est cette boutique étrangement silencieuse au 173 rue Saint-Honoré, à deux pas du Palais-Royal. À l'intérieur, des assiettes blanches posées sur des tables sombres, des bougies sans étiquettes, des tasses qui ressemblent à des objets sortis d'une fouille. Tout est fait à la main, à Paris, dans un atelier de la Bastille où trente-cinq potiers travaillent encore à l'argile noire de Berry, exactement comme on le faisait au XVIIIe siècle — à ceci près qu'on cuit aujourd'hui dans des fours à gaz plutôt qu'au bois. La maison reste, à ce jour, la seule à produire à cette échelle de la faïence de cette qualité intra-muros.

Le geste fondateur

Benoît Astier de Villatte et Ivan Pericoli fondent la marque en 1996. Ils se connaissent depuis les Beaux-Arts, où ils suivent ensemble le cours de Jean Garcin, et ils partagent une obsession commune : remettre l'argile noire — une terre dense, peu utilisée par les céramistes contemporains parce qu'elle cuit moins joliment que la blanche — au centre. Sur cette argile noire, on dépose une glaçure d'étain blanc qui, après cuisson, laisse transparaître la terre par endroits, surtout sur les arêtes et le pied de la pièce. C'est cette tension noir-blanc, ce contraste presque graphique, qui fait toute la signature de la maison et qu'on reconnaît à dix mètres.

Trente ans plus tard, le procédé n'a pas changé d'un iota. La marque a juste grandi — elle vend dans soixante-dix pays, équipe la table de Karl Lagerfeld jusqu'à sa mort, fournit des dîners du Quai d'Orsay — sans jamais industrialiser. Aucune machine n'a remplacé la main, aucun moule n'a été rationalisé. C'est sans doute le seul cas, dans le luxe français, d'une croissance sans dilution.

L'atelier, en cinq stations

1. Le coulage

L'argile noire — un mélange de terres de Berry et du Bourbonnais — est mélangée à l'eau jusqu'à obtenir une barbotine, une boue dense couleur ardoise que l'on coule lentement dans des moules en plâtre. Le plâtre absorbe l'eau, la pièce prend forme en une heure environ. C'est l'étape la plus invisible, et la plus structurante : un mauvais coulage — trop de barbotine, trop peu, une bulle d'air — et toute la cuisson s'effondre dix jours plus tard. Les moules eux-mêmes sont fabriqués à l'atelier : Astier ne sous-traite rien.

2. Le tournassage à la main

Une fois la pièce démoulée, elle est reprise une à une par une potière assise. Les bords sont coupés au couteau japonais, les anses sont posées au doigt, les empreintes restent — un pouce sur le pied de la tasse, une trace d'index sur le bec verseur. C'est ce qui fait qu'aucune assiette Astier de Villatte n'est exactement identique à une autre, et c'est la signature invisible de la maison : la régularité industrielle est explicitement refusée comme défaut.

3. La première cuisson, dite biscuit

À mille degrés, dans un four à gaz qui tourne 24 heures sur 24 — l'atelier ne s'arrête jamais, pas même à Noël. La pièce devient poreuse, dure mais encore friable, d'un gris bleuté qui surprend la première fois qu'on l'voit. Elle attend, sur des étagères de bois brut, qu'on l'émaille. Le temps d'attente est variable : parfois trois jours, parfois trois semaines, en fonction du carnet de commandes et de la disponibilité des émailleuses.

4. L'émail à l'étain

La glaçure blanche, secret de fabrication jalousement gardé, est appliquée par trempage. La pièce passe dans un bain trois secondes, elle ressort blanche, mais avec ce blanc épais qui craque légèrement en séchant. Ce sont ces craquelures fines, voulues, qui laissent entrevoir l'argile noire dessous — l'effet Astier par excellence. L'étain pur étant devenu cher, la recette a été ajustée plusieurs fois, mais jamais le rendu final.

5. La deuxième cuisson, à 1050 degrés

L'émail vitrifie. La pièce sort blanche, parfois légèrement jaunie sur les bords, jamais parfaitement uniforme. Elle est inspectée à l'œil nu, refusée si elle a bougé d'un millimètre. Sur trois mille pièces produites par mois, environ douze pour cent partent à la casse — un taux énorme pour de l'industriel, normal pour de l'artisanal. Les pièces refusées sont systématiquement détruites : pas de seconde main officielle, pas d'outlet. C'est aussi pour ça que les imparfaits Astier sont si recherchés en occasion.

Pourquoi le blanc vieillit bien

La grande question avec Astier de Villatte, c'est la patine. Une assiette achetée en 2026 ressemblera-t-elle, dans dix ans, à une assiette de 2000 ? La réponse est oui — mais en mieux.

L'émail à l'étain, contrairement aux glaçures industrielles borosilicatées, accepte la trace. Le café laisse une auréole légère qui s'incruste dans les craquelures, le couteau fait des marques fines qui ressemblent à des coups de crayon, les craquelures elles-mêmes s'élargissent d'année en année. Au lieu de paraître usée, la pièce gagne une profondeur que le neuf n'a jamais. Les céramistes appellent ça la vie de l'objet. C'est le contraire d'une vaisselle Sèvres, qui ne tolère aucune marque et finit par paraître figée comme une pièce de musée vivant chez vous.

Conséquence pratique : ces assiettes ne doivent jamais passer au lave-vaisselle. Le détergent agressif et la chaleur cyclique attaqueraient l'émail. Lavage à l'eau tiède, éponge non abrasive, séchage au torchon — c'est le prix de la patine.

Les bougies, l'autre cash-flow

Si Astier de Villatte est connu pour ses assiettes, c'est en réalité ses bougies parfumées qui font tourner la marque. Lancées en 2007, elles sont versées dans les mêmes pots blancs émaillés que les coupelles de la maison, et elles brûlent pendant une cinquantaine d'heures avec une cire végétale pure. Chaque parfum est composé par un invité — Lyn Harris, John Galliano, Setsuko, Wajiro Ushikubo — et n'est jamais reproduit à l'identique. C'est cette logique de série limitée qui les rend chasse aux trésors : un parfum épuisé peut tripler son prix sur le marché secondaire.

Ce qu'on peut trouver, et à quel prix

Une assiette plate Régence, la pièce la plus connue, coûte environ cent quarante euros à la boutique. Une tasse à café, soixante. Une bougie parfumée John Galliano (ils en éditent deux par an, parfumeur invité), quatre-vingts. Un grand plat de service Bracquemond, trois cent cinquante. Tout est cher, et tout vaut le prix — d'autant que la fabrication parisienne, à ce niveau, n'a pas de comparable.

Pour les budgets plus serrés, trois pistes existent. Les ventes Drouot occasionnellement, où des pièces des années 2000 passent autour de cinquante euros — la cote remontant depuis 2022. Les "imparfaits" disponibles deux fois par an dans l'atelier de la rue Sedaine (vente sur invitation — il faut s'inscrire à la newsletter, et arriver tôt : tout part en deux heures). Et la rubrique "Outlet" du site Selency, où passent régulièrement des fins de série à -40 %.

Pratique

Boutique Astier de Villatte — 173 rue Saint-Honoré, 75001 Paris. Du lundi au samedi, 11h–19h30. Atelier — 1 rue Sedaine, 75011 Paris. Pas de visite régulière, ouvert deux jours par an pour les Journées du Patrimoine (réserver dès la mi-août sur le site officiel, jauge limitée à cent visiteurs par jour). Studio John Derian by Astier — collaboration permanente avec l'artiste américain John Derian (collages sur découpages anciens), disponible sur le site et dans la boutique principale, à partir de quatre-vingts euros la coupelle.

Galerie · 5 images.

Atelier Astier de Villatte, rue Saint-Honoré — image 2
Atelier Astier de Villatte, rue Saint-Honoré — image 3
Atelier Astier de Villatte, rue Saint-Honoré — image 4
Atelier Astier de Villatte, rue Saint-Honoré — image 5
Atelier Astier de Villatte, rue Saint-Honoré — image 6