Savoir Faire Savoir : deux tisseuses ouvrent les archives des Galeries Lafayette
Première édition d'une bourse qui envoie des créateurs dans les archives du grand magasin. Les lauréates, le duo Les Moires, en rapportent Meuble-à-porter : dix pièces tirées d'un comptoir historique, et trois verres qu'on peut acheter. Du 8 au 20 septembre, au Gourmet.
Un grand magasin de cent trente ans conserve plus d'objets qu'il n'en a jamais vendu : des catalogues, des maquettes, des meubles de vente, des tissus, des fiches. Cette matière dort presque toujours. Avec Savoir Faire Savoir, les Galeries Lafayette la rouvrent et y installent des créateurs contemporains, à charge pour eux d'en rapporter un objet inédit. La première édition se voit au Gourmet, du 8 au 20 septembre.
Le principe de la bourse
La Bourse des Regards ne finance pas un projet libre : elle finance une immersion. Les créateurs sélectionnés entrent dans les archives historiques de l'enseigne, et l'objet qu'ils conçoivent doit faire écho au patrimoine du grand magasin — par son esthétique, par sa fonction ou par son artisanat. C'est une contrainte de méthode, et elle est plus intéressante qu'une commande ouverte : elle oblige à regarder un fonds avant de dessiner, et elle produit des objets qui ont une source vérifiable plutôt qu'une inspiration déclarée.
Le programme se revendique d'une politique en faveur des arts appliqués. Dans un secteur où la plupart des collaborations entre une enseigne et un créateur consistent à apposer un nom sur une série existante, faire dialoguer la mémoire d'un lieu avec la création actuelle est une position plus exigeante — et plus difficile à vendre en vitrine.
Les lauréates : Les Moires
Les lauréates 2025-2026 sont Les Moires, un atelier parisien de tissage porté par Camille Gasser et Camille Mouchet. Leur projet s'appelle Meuble-à-porter, et le titre contient tout l'argument : une collection textile modulable située à la croisée du vêtement, du mobilier et de l'installation.
Le point de départ est un objet précis tiré des archives : le meuble-comptoir historique, celui derrière lequel se tenait la vendeuse et sur lequel se dépliait la marchandise. Les Moires en font un objet mobile et intime, qui se porte. Le déplacement est double. Un comptoir est un meuble qui sépare — il y a un côté client et un côté vendeur ; en le rendant portable, les créatrices suppriment la ligne. Et un textile de mobilier est habituellement une surface tendue sur une structure ; ici il devient la structure elle-même, tenue par un corps plutôt que par un châssis.
Que ce travail vienne d'un atelier de tissage n'est pas anecdotique. Le tissage est l'un des rares métiers où la matière et la forme se décident dans le même geste : on ne dessine pas une étoffe puis on la fabrique, on la fabrique en la dessinant. C'est exactement la logique d'un meuble qui prend sa forme au moment où quelqu'un l'enfile.
Deux invités d'honneur
La première édition s'ouvre avec deux invitations, une par section.
Côté mode, Stéphanie D'heygere présente The Brush Clutch. Sa pratique consiste à détourner les objets du quotidien et, comme le dit joliment le dossier, à accessoiriser les accessoires : l'humour n'y est pas un vernis, c'est la méthode. Une pochette qui est une brosse pose exactement la question que pose Meuble-à-porter, dans l'autre sens : à partir de quel moment un objet cesse-t-il d'être ce à quoi il sert ?
Côté design, Döppel Studio — Lionel Dinis-Salazar et Jonathan Omar — présente Reflets, qui prend le service en porcelaine et le fait passer de la table au mur. L'assiette devient accessoire d'intérieur, l'ornement démodé devient un jeu contemporain. La pièce est réalisée en céramique émaillée miroir par la Manufacture de Charolles, entreprise du patrimoine vivant, en fabrication française et façonnée à la main. C'est la précision qui compte ici : le mot « artisanat » n'est pas invoqué, il est attribué à un atelier qu'on peut aller voir.
Pourquoi Le Gourmet
Le choix du lieu mérite d'être noté : l'exposition n'est pas dans un espace d'art isolé du magasin, elle est au Gourmet, c'est-à-dire dans un étage où les gens viennent acheter à manger. Un objet de recherche posé sur le trajet d'un client qui n'était pas venu pour lui est soumis à une épreuve que ne connaît aucune galerie — il doit arrêter quelqu'un qui ne cherchait rien. C'est le format le plus exigeant qu'on puisse donner à une bourse de création, et le plus honnête au regard de ce qu'est un grand magasin.
Ce que contiennent ces archives
On mesure mal ce qu'un grand magasin accumule en un siècle et demi. Parmi les documents que l'enseigne a fournis pour cette exposition figure un catalogue des années soixante — le genre d'objet qui, à lui seul, contient un état complet du goût domestique d'une époque : ce qu'on vendait, à quel prix, sous quel nom, et surtout dans quel ordre on présentait les choses. Pour un créateur, un fonds pareil n'est pas une source d'inspiration au sens vague, c'est une base de données de formes qui ont été fabriquées, vendues et utilisées, avec la preuve de leur diffusion.
C'est précisément le type de matière qui manque à l'histoire du mobilier courant. On documente très bien les pièces d'auteur ; on documente très mal ce que les gens ont réellement eu chez eux. Une bourse qui envoie des créateurs dans ces cartons produit donc autre chose qu'un objet : elle produit une lecture, et c'est ce qui distingue cette exposition d'une collaboration commerciale.
Dix pièces, et trois verres
Les Moires ont produit dix pièces spécifiques pour Meuble-à-porter. Elles sont présentées au deuxième étage, et on ne les essaie pas : ce sont des pièces d'exposition, pas des cabines. Un livret les accompagne, et une médiatrice est sur place pour présenter le projet aux clients — ce qui, pour un objet posé au milieu d'un rayon, vaut mieux qu'un cartel.
En résonance avec le projet, les créatrices ont aussi édité trois verres : une forme identique pour les trois, un motif différent sur chacun, chaque verre tiré à huit exemplaires. Ils sont vendus aux Galeries Lafayette, 120 € pièce. C'est le seul objet de Savoir Faire Savoir qu'on peut rapporter chez soi, et il est né de la même immersion dans les archives que le meuble.
Pourquoi c'est une adresse à part
Les Galeries Lafayette sont l'un des rares lieux où l'on passe, dans la même heure, devant du mobilier de série, une pièce de créateur et un objet unique — sans que rien ne signale lequel est lequel. C'est précisément le problème que notre outil essaie de résoudre : photographier une pièce et savoir immédiatement si elle est éditée, par qui, à quel prix, et s'il en existe une version plus abordable. Devant une pièce de Savoir Faire Savoir, la réponse sera l'inverse de l'habituelle : celle-ci n'existe qu'ici, elle est née d'un fonds d'archives, et c'est ce qui en fait la valeur. Les trois verres, eux, se trouvent en huit exemplaires — et c'est déjà un tirage.
Y aller
Galeries Lafayette Paris Haussmann — Savoir Faire Savoir, au Gourmet, deuxième étage. Du 8 au 20 septembre 2026. Livret et médiatrice sur place ; les trois verres des Moires sont en vente, 120 € pièce. L'exposition couvre la totalité de la Paris Design Week et déborde des deux côtés : elle ouvre deux jours avant et ferme le lendemain de la clôture. C'est l'une des seules adresses du OFF qu'on peut voir sans rien caler dans son agenda.
Le geste Beyit : photographiez une pièce, scannez-la — l'outil vous dit si elle est éditée, où la trouver, et ce qui n'existe qu'ici.
Une photo, et chaque meuble est identifié.
Ta pièce, une vitrine, une capture d'écran d'inspiration : envoie la photo, on retrouve les pièces et leurs alternatives à tous les prix.
Les objets, à ton budget.
Chaque pièce citée, avec ses alternatives — du vintage au dupe.

